Quand le développement personnel devient un phénomène de société
Le développement personnel est aujourd’hui partout.
Il suffit d’ouvrir un réseau social, de pousser la porte d’une librairie ou de parcourir le programme d’un centre de bien-être pour constater à quel point il s’est installé dans notre quotidien. Podcasts inspirants, méditation, yoga, coaching, respiration consciente, psychologie positive, bains sonores… jamais l’être humain n’a disposé d’autant de ressources pour apprendre à mieux se connaître et à prendre soin de lui.
À première vue, on pourrait croire qu’il s’agit d’un phénomène récent. Pourtant, en m’intéressant à son histoire, j’ai découvert qu’il s’inscrit dans un mouvement bien plus ancien. Je vous propose une rapide rétrospective, non pas pour le plaisir de coucher une chronologie, mais pour chercher à mieux cerner un phénomène qui me semble essentiel à comprendre.
Sous sa forme moderne, le développement personnel prend véritablement son essor aux États-Unis au cours du XXᵉ siècle, même s’il plonge ses racines dans des traditions philosophiques et spirituelles beaucoup plus anciennes. Dans un premier temps, il s’inscrit largement dans une culture de la réussite individuelle et de l’amélioration de soi. Dès 1936, Dale Carnegie connaît un immense succès avec Comment se faire des amis et influencer les autres, dans lequel il propose de développer ses qualités relationnelles, son aptitude à communiquer et sa capacité à exercer une influence positive. Son approche ne se limite d’ailleurs pas à la confiance en soi ou au leadership : elle repose déjà sur l’écoute, l’intérêt sincère porté à autrui et la compréhension des relations humaines.
Quelques décennies plus tard, dans les années 1950 et 1960, la psychologie humaniste apporte à cette recherche une profondeur nouvelle. Abraham Maslow s’intéresse aux besoins qui permettent à l’être humain de grandir jusqu’à la réalisation de son potentiel, tandis que Carl Rogers développe une approche centrée sur la personne, fondée sur l’idée que chacun porte en lui une capacité de croissance qui peut se déployer dans un climat d’écoute, d’authenticité et d’acceptation. Le regard se déplace alors progressivement : il ne s’agit plus seulement de mieux réussir dans le monde, mais de comprendre les conditions qui permettent à une personne de s’accomplir, de devenir plus libre et de se rapprocher de ce qu’elle est profondément.
À partir des années 1980 et 1990, ces idées gagnent une audience beaucoup plus large, aux États-Unis comme en Europe, grâce à l’essor des grands succès de librairie, des conférences, du coaching et des séminaires de transformation. Stephen Covey, avec Les Sept Habitudes de ceux qui réalisent tout ce qu’ils entreprennent, publié en 1989, propose une conception de l’efficacité fondée sur la responsabilité personnelle, la cohérence avec ses valeurs, la coopération et l’amélioration continue. Anthony Robbins popularise quant à lui, à travers ses livres et ses interventions publiques, l’idée que chacun peut agir sur ses croyances, ses comportements et ses choix afin de transformer son existence.
Dans le même temps, le champ du développement personnel s’ouvre plus largement à la quête de sens et à la spiritualité. Deepak Chopra contribue, dès la fin des années 1980 et surtout au cours des années 1990, à rapprocher auprès du grand public les traditions indiennes, la méditation et les préoccupations occidentales liées à la santé et au bien-être. Eckhart Tolle, avec Le Pouvoir du moment présent, publié à la fin des années 1990, invite ensuite des millions de lecteurs à se libérer de l’emprise du mental et à retrouver une présence plus consciente à l’existence. Le développement personnel ne promet alors plus seulement de mieux communiquer, de réussir ou de modifier ses habitudes : il devient aussi, pour une partie de son public, un chemin vers davantage de conscience intérieure et de sens.
En Europe francophone, le mouvement s’est progressivement enrichi d’une approche plus humaniste et plus existentielle. Des auteurs comme Christophe André ont contribué à faire connaître les apports de la psychologie positive et de la pleine conscience, Boris Cyrulnik a profondément renouvelé notre regard sur la résilience et les blessures de l’existence, Jacques Salomé a replacé la qualité de la relation au cœur de la communication, tandis que Frédéric Lenoir, Thomas d’Ansembourg ou encore Alexandre Jollien ont ouvert un dialogue fécond entre philosophie, spiritualité, psychologie et quête de sens. Je n’en évoque ici que quelques figures emblématiques ; bien d’autres auraient naturellement mérité d’être citées… À travers des sensibilités très différentes, tous ont participé à diffuser une vision du développement personnel moins centrée sur la seule performance individuelle et davantage orientée vers la connaissance de soi, la qualité de la relation et la recherche d’une vie plus consciente.
C’est d’ailleurs à travers ces lectures que j’ai moi-même découvert cet univers. Comme beaucoup d’autres, j’ai été touché par ces auteurs qui, chacun avec leur sensibilité, invitent à porter un regard plus conscient sur notre existence. Je ne partage pas nécessairement chacune de leurs idées, mais tous ont nourri chez moi une même conviction : mieux se comprendre est sans doute l’une des plus belles aventures qu’un être humain puisse entreprendre.
Puis est arrivée la crise du Covid…
Pour beaucoup, cette période a constitué un véritable tournant. L’incertitude, l’isolement, la fragilité de nos repères et le ralentissement brutal de nos vies ont conduit des millions de personnes à s’interroger autrement. La crise sanitaire n’a pas créé le phénomène ; elle l’a profondément accéléré, notamment via les réseaux sociaux. Il ne s’agissait plus seulement de réussir, ni même d’être heureux, mais de retrouver du sens.
En prenant du recul sur cette évolution, une idée m’est apparue.
Depuis près d’un siècle, le développement personnel semble avoir accompagné les grandes aspirations de chaque époque. D’abord réussir sa vie. Ensuite devenir soi-même. Puis être heureux. Enfin, plus récemment, retrouver du sens.
Et si une nouvelle étape était aujourd’hui en train d’émerger ? Et si, après avoir appris à mieux vivre avec nous-mêmes, nous étions appelés à apprendre à mieux vivre… ensemble ? C’est précisément cette question qui a commencé à m’habiter.
Quand la quête de soi devient un marché
C’est en découvrant récemment Gourou, réalisé par Yann Gozlan et porté par une remarquable interprétation de Pierre Niney, dont le Comte de Monte-Cristo m’avait marqué, que cette réflexion a pris une nouvelle dimension. À première vue, le film semble raconter l’ascension d’un coach en développement personnel devenu une véritable icône médiatique. Mais en réalité, il parle de bien davantage.
Il nous tend un miroir.
Le miroir d’une époque où la quête de sens est devenue si forte que certains finissent par chercher, chez une personnalité charismatique, les réponses qu’ils n’osent plus chercher en eux-mêmes. Une époque où l’influence peut parfois se confondre avec l’autorité, où la visibilité devient un gage de crédibilité et où quelques phrases percutantes suffisent parfois à créer une illusion de vérité.
Ce qui m’a particulièrement marqué, c’est que le film ne dénonce pas seulement un homme. Il met en lumière un mécanisme : celui qui transforme progressivement une démarche d’accompagnement en un spectacle, une communauté en clientèle, une parole en produit, et parfois même une quête intérieure en véritable marché…
Dans ce contexte, je pense que le développement personnel cesse d’être une invitation à grandir ; il devient une vulgaire promesse de transformation rapide, presque une consommation de mieux-être. En quittant la salle de cinéma, une pensée s’est imposée à moi pendant plusieurs jours… Je craignais qu’une telle œuvre, pourtant nécessaire pour mettre en lumière certaines dérives, finisse par jeter une forme de suspicion sur l’ensemble du développement personnel.
Cette réflexion ne m’est d’ailleurs pas venue avec Gourou. Je me souviens en effet avoir posté une vidéo « coup de gueule » à la suite de la diffusion par la RTBF de la série documentaire intitulée « Le piège : dans les coulisses du développement personnel ». Le travail journalistique soulevait de vraies questions. Il révélait le fonctionnement d’une organisation ayant construit un véritable système d’emprise autour de formations toujours plus nombreuses, de week-ends intensifs, de promesses de transformation spectaculaire, de rythmes de plus en plus éprouvants et de sommes parfois vertigineuses versées par certains participants. Ces pratiques méritent évidemment d’être dénoncées. Elles rappellent combien toute relation d’accompagnement exige une éthique irréprochable, de la transparence et un profond respect de la liberté de chacun.
Ce qui m’avait davantage interpellé, en revanche, était le risque d’amalgame. Car en donnant une visibilité considérable à une dérive bien réelle, le spectateur pouvait facilement repartir avec l’impression que le développement personnel, dans son ensemble, relevait du même mécanisme.
Or ce serait aussi injuste que de réduire la médecine à quelques scandales sanitaires, la politique à ses affaires de corruption ou la finance à ses plus grandes escroqueries… Chaque domaine d’activité connaît ses excès, ses imposteurs et ses abus. Pourtant, personne n’en conclurait que tous les médecins, tous les élus ou tous les entrepreneurs poursuivent les mêmes intentions.
Il en va, me semble-t-il, de la même manière pour le développement personnel. Derrière quelques dérives spectaculaires, qui retiennent légitimement l’attention des médias, œuvrent silencieusement des milliers de psychologues, thérapeutes, médecins, coachs, enseignants, professeurs de yoga et praticiens qui accompagnent chaque jour des personnes avec compétence, humilité et intégrité. Ce sont eux que j’ai eu la chance de rencontrer au fil de la construction de 6Dimensions. Et ce sont eux qui me rappellent qu’il serait profondément regrettable de laisser les excès de quelques-uns ternir l’engagement sincère de tous les autres.
Ces femmes et ces hommes ne cherchent ni à créer des disciples, ni à devenir des gourous. Leur plus belle réussite est souvent de voir leurs patients ou leurs élèves ne plus avoir besoin d’eux. Et c’est là, sans doute, que réside toute la différence. Un véritable accompagnant ne cherche pas à rendre l’autre dépendant de sa personne. Il cherche à le rendre progressivement libre.
En quittant cette réflexion, ce n’étaient finalement plus les faux gourous qui occupaient mon esprit. Une autre question, plus fondamentale, s’était doucement imposée : Et si le développement personnel n’avait pas vocation à constituer une destination, mais une étape ? J’osais peu à peu croire que le développement personnel n’avait peut-être pas encore découvert toute sa vocation.
Devenir soi-même : un cheminement intérieur.
Cette intuition pourrait facilement conduire à une conclusion hâtive. À force d’en souligner les dérives ou d’en interroger les limites, on pourrait croire que je cherche à remettre en cause le développement personnel lui-même. Rassurez-vous, il n’en est rien. Bien au contraire.
Il me semble d’abord indispensable de reconnaître ce qu’il a profondément changé dans notre manière de regarder l’être humain. Contrairement à certaines critiques que l’on entend parfois, je ne crois ni qu’il s’agisse d’un luxe réservé à quelques privilégiés, ni d’une mode passagère appelée à disparaître. J’ai plutôt le sentiment qu’il répond à une aspiration universelle, profondément inscrite dans notre condition : celle de grandir, de mieux nous comprendre et de devenir, peu à peu, pleinement nous-mêmes.
Peut-être même que cette aspiration est aussi ancienne que l’humanité elle-même.
Chaque être humain vient au monde dans une étonnante fragilité. Là où de nombreuses espèces animales deviennent rapidement autonomes, nous avons besoin de longues années pour apprendre à marcher, à parler, à discerner, à entrer en relation, à apprivoiser nos émotions et, surtout, à construire cette identité singulière qui fera de chacun de nous un être unique. L’enfance nous façonne. L’adolescence nous invite à nous différencier de ce que nous avons reçu. Puis l’âge adulte nous conduit à choisir notre voie, à bâtir une famille, une œuvre, une entreprise ou tout simplement une existence fidèle à ce que nous sommes véritablement.
Il n’y a rien d’égoïste dans cette démarche. Elle est même indispensable.
Pendant longtemps pourtant, j’ai eu le sentiment que certains courants du développement personnel avaient fini par faire de l’ego une sorte d’adversaire dont il faudrait absolument se débarrasser, comme si notre personnalité constituait un obstacle sur le chemin de notre évolution.
Aujourd’hui, je regarde les choses autrement.
Je ne pense pas que notre personnalité soit l’ennemie de notre croissance ; je pense qu’elle en est l’instrument. C’est elle qui nous permet de faire des choix, de poser des limites, d’assumer des responsabilités, d’aimer, de créer et de prendre notre juste place dans le monde. Bien sûr, un ego envahissant peut devenir source de souffrance. Mais un ego suffisamment construit, capable de discernement et d’humilité, constitue au contraire un point d’appui précieux. Un navigateur ne jette pas son embarcation une fois la mer ouverte devant lui ; il en prend soin, parce qu’elle est ce qui lui permet d’avancer. Notre personnalité est semblable à cette embarcation : elle n’est pas la destination, mais elle demeure indispensable pour traverser l’existence.
C’est précisément là que le développement personnel prend tout son sens. Il nous aide à mieux comprendre nos émotions, à reconnaître nos blessures sans nous y réduire, à développer nos talents et, finalement, à devenir davantage nous-mêmes. En ce sens, il participe à la lente construction de l’être humain.
Mais plus j’observe cette évolution, plus une question revient avec insistance : à quel moment notre développement cesse-t-il d’être uniquement… personnel ?
Car si nous consacrons une grande partie de notre existence à construire notre propre équilibre, il semble qu’une autre aspiration apparaisse, presque naturellement, lorsque ces fondations deviennent plus solides : celle de transmettre, de contribuer, d’accompagner et de laisser derrière nous autre chose que le simple souvenir de notre passage.
Nous en faisons déjà l’expérience dans les mouvements de jeunesse, les équipes sportives, les chorales, les groupes d’amis, les associations ou les entreprises. L’être humain éprouve manifestement le besoin d’appartenir à une communauté. Pourtant, ces communautés demeurent souvent des cercles relativement restreints, dessinant parfois une frontière implicite entre ceux qui en font partie… et les autres.
Alors une question demeure : existe-t-il une manière de grandir qui ne s’arrête plus aux frontières de notre propre intérêt, ni même à celles de notre cercle d’appartenance ? Une forme de développement qui élargirait progressivement notre conscience jusqu’à nous faire percevoir que notre accomplissement personnel n’est peut-être pas une destination, mais la préparation silencieuse à une contribution plus vaste ?
J’ai le sentiment que c’est précisément à cet endroit que le développement personnel révèle sa plus belle promesse. Non pas lorsqu’il s’achève… mais lorsqu’il commence à s’ouvrir.
L'ordre discret du vivant
Les philosophes proposent des intuitions. Les traditions de sagesse transmettent une expérience. Mais il est toujours intéressant de se demander si la science, avec sa méthode propre, observe elle aussi des phénomènes qui semblent aller dans la même direction.
C’est précisément ce qui m’a frappé.
Les neurosciences, la psychologie du développement, la biologie ou encore l’étude des écosystèmes racontent, chacune avec leur langage, une histoire étonnamment semblable. Une histoire qui commence toujours de la même manière : la nature ne construit jamais dans la précipitation.
Un chêne ne devient pas majestueux en quelques semaines. Le cerveau humain, lui, poursuit sa maturation pendant près d’un quart de siècle ; les régions impliquées dans le discernement, la prise de décision ou la régulation des émotions continuent même de se développer bien après l’adolescence. Cette lenteur n’est pas une imperfection. Elle est la condition même de la solidité. Avant de porter des fruits, il faut développer des racines.
Le psychologue Erik Erikson est arrivé à une conclusion qui m’a particulièrement interpellé. Selon lui, la vie n’est pas une simple succession d’années, mais une succession de maturations. L’enfant apprend d’abord la confiance, puis l’autonomie, construit son identité, découvre l’engagement, l’amour, la responsabilité. Et lorsque ces fondations deviennent suffisamment solides, une aspiration nouvelle apparaît presque naturellement : celle de transmettre, de prendre soin, de contribuer à une œuvre qui nous dépasse. Erikson nomme cette étape la générativité. Ce mot est peu connu, mais je le trouve magnifique. Il suggère que la maturité ne consiste pas seulement à devenir pleinement soi-même, mais à devenir, à son tour, fécond pour les autres.
Cette intuition dépasse largement le champ de la psychologie.
Lorsque les biologistes observent le vivant, ils découvrent une logique étonnamment semblable. Nous nous percevons volontiers comme des individus autonomes, alors que notre propre corps raconte une tout autre histoire. À chaque instant, des dizaines de milliers de milliards de cellules coopèrent avec une précision extraordinaire. Le cœur ne cherche pas à remplacer les poumons. Les reins n’entrent pas en compétition avec le cerveau. Chacun accomplit sa mission avec une fidélité silencieuse, et c’est précisément cette complémentarité qui rend la vie possible.
La santé n’est peut-être rien d’autre que cela : des différences qui coopèrent.
Cette même logique se retrouve partout dans la nature. Les arbres d’une forêt échangent discrètement de l’eau, des nutriments et des informations grâce aux réseaux souterrains des champignons. Les oies migratrices partagent naturellement l’effort en alternant la place la plus exigeante de leur formation. Les abeilles, les fourmis, les dauphins ou les loups accomplissent ensemble ce qu’aucun individu ne pourrait réaliser seul. Longtemps, nous avons cru que l’évolution reposait principalement sur la compétition ; nous découvrons aujourd’hui que, partout où la vie gagne en complexité, la coopération devient tout aussi essentielle.
Peut-être plus étonnant encore, notre cerveau semble lui-même avoir été façonné pour la relation. Les neurosciences ont mis en évidence les neurones miroirs, ces réseaux qui nous permettent de percevoir intuitivement les émotions d’autrui, d’apprendre par imitation et d’éprouver spontanément de l’empathie. Nous ne sommes donc pas seulement capables d’entrer en relation ; nous sommes construits pour cela.
À mesure que j’avançais dans cette réflexion, une impression s’imposait doucement.
La science ne semble pas opposer l’individu au collectif. Elle montre d’abord la nécessité de construire un être humain libre, autonome et responsable, avant de révéler que cette construction trouve naturellement son prolongement dans une trame de relations toujours plus vaste. Comme si la nature nous invitait d’abord à devenir pleinement nous-mêmes… avant de nous apprendre, patiemment, à devenir une présence féconde pour les autres.
L'écho des sagesses
À mesure que cette réflexion prenait forme, une autre évidence s’est imposée à moi.
Bien avant que les neurosciences n’étudient notre besoin de relation, que la psychologie ne souligne l’importance de l’empathie ou que la biologie ne révèle l’extraordinaire coopération qui anime le vivant, les grandes traditions de sagesse semblaient déjà avoir pressenti cette réalité. Non pas avec le langage de la science, mais avec celui, plus ancien, de l’expérience humaine.
Les mots changent selon les cultures, les symboles diffèrent, les chemins empruntés ne sont jamais tout à fait les mêmes. Pourtant, lorsqu’on prend un peu de hauteur, une même intuition semble traverser les siècles.
Les philosophes grecs invitaient chacun à se connaître lui-même, persuadés qu’aucune cité ne pouvait être juste sans citoyens capables de se gouverner intérieurement. Bouddha entreprit une quête exigeante qui ne le conduisit pas à se retirer du monde, mais à consacrer sa vie à soulager la souffrance humaine. Dans la tradition chrétienne, l’amour de soi et celui du prochain ne s’opposent jamais ; ils se répondent avec une simplicité désarmante : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même. » Les traditions soufies parlent de l’ouverture du cœur, tandis que les sagesses africaines résument cette intuition par une formule devenue célèbre : « Je suis parce que nous sommes. »
À chaque époque, les images changent.
La direction, elle, demeure étonnamment semblable.
Toutes ces traditions commencent par inviter l’être humain à mettre un peu d’ordre en lui-même, comme on accorde un instrument avant un concert. Elles nous apprennent à mieux nous connaître, à reconnaître nos blessures, à cultiver la patience, la lucidité ou la compassion.
Mais une fois l’instrument accordé… Que faisons-nous de la musique ?
Cette question ne m’a plus quitté.
Il arrive un moment où le regard cesse progressivement de revenir vers soi pour s’ouvrir plus largement au monde. La question n’est plus seulement : « Comment puis-je devenir meilleur ? » Elle devient, presque naturellement : « Qu’ai-je désormais à offrir ? »
Une évolution encore à écrire
Au terme de cette réflexion, une conviction s’est peu à peu imposée à moi.
Je ne crois pas que notre époque ait besoin de moins de développement personnel. Bien au contraire. Nous avons encore tant à apprendre sur nos émotions, nos blessures, nos mécanismes de défense, notre manière d’aimer, de communiquer ou de traverser les épreuves de la vie. Cette démarche demeure, à mes yeux, l’une des plus belles conquêtes de notre temps, parce qu’elle nous rappelle qu’avant de vouloir changer le monde, il est sage d’apprendre à se connaître soi-même.
Mais je me demande si nous n’arrivons pas aujourd’hui à un nouveau seuil.
Depuis plusieurs décennies, la question qui guide le développement personnel pourrait se résumer ainsi : « Comment puis-je aller mieux ? » Cette question est juste. Elle est même indispensable. Pourtant, à mesure que l’on grandit intérieurement, une autre interrogation semble émerger presque naturellement, comme si elle attendait patiemment son heure : « Comment puis-je contribuer à ce que nous allions mieux ? »
La nuance peut sembler anodine. Et pourtant, elle change tout.
Car elle déplace doucement le centre de gravité de notre existence. Nous cessons progressivement de considérer notre évolution comme une fin en soi pour la regarder comme une possibilité, une responsabilité, peut-être même comme un appel. Nos talents ne nous appartiennent plus tout à fait. Nos expériences, nos blessures guéries, notre sagesse patiemment acquise, nos réussites comme nos échecs deviennent autant de ressources susceptibles d’éclairer, de soutenir ou d’encourager d’autres êtres humains sur leur propre chemin.
Il existe d’ailleurs un paradoxe que chacun peut observer dans sa propre vie. Nous croyons souvent que nous nous développons seuls. Pourtant, ce sont bien souvent les autres qui nous révèlent à nous-mêmes. Une vie passée dans un isolement parfait nous préserverait sans doute de nombreux conflits… mais elle nous priverait aussi des plus puissants leviers de transformation. C’est le couple qui nous apprend la patience. Ce sont les enfants qui nous enseignent le don de soi. Ce sont les collègues qui mettent à l’épreuve notre capacité d’écoute. Ce sont les désaccords qui nous obligent à nuancer nos certitudes. Ce sont parfois les personnes les plus différentes de nous qui nous invitent à devenir plus humbles, plus souples, plus profondément humains.
La collectivité n’est donc pas seulement le lieu où nous mettons nos qualités au service des autres. Elle est aussi le lieu où nos qualités continuent de se former. Elle nous façonne autant que nous la façonnons.
Mais en poursuivant cette réflexion, une autre question apparaît : lorsque nous parlons de développement collectif, de quel collectif parlons-nous exactement ?
De notre couple ? De notre famille ? De notre équipe ? De notre entreprise ? De notre pays ? Toutes ces appartenances sont précieuses. Elles donnent une identité, un enracinement, une histoire commune. Pourtant, elles portent en elles une limite presque inévitable : elles dessinent un « nous » qui existe souvent par distinction avec un « eux »… Chaque cercle protège les siens, parfois au risque d’oublier ceux qui restent à l’extérieur…
Et si la prochaine étape consistait précisément à élargir ce cercle ? À reconnaître que notre véritable communauté dépasse les frontières de nos appartenances habituelles ? À comprendre que nous participons d’un vivant infiniment plus vaste que notre seule espèce, que notre seul pays ou que notre seule génération ?
Lorsque l’on contemple l’univers, cette intuition prend une profondeur particulière. Les étoiles qui composent notre ciel ont forgé les atomes de notre corps. L’air que nous respirons a traversé d’innombrables formes de vie avant de parvenir jusqu’à nous. Les arbres transforment le souffle que nous rejetons en celui qui nous permet de vivre. Chaque existence semble reliée aux autres dans une immense chaîne d’interdépendances dont nous ne percevons qu’une infime partie.
Les grandes traditions spirituelles ont exprimé cette réalité avec leurs propres symboles. La science, aujourd’hui, la décrit avec son propre langage. Toutes semblent pourtant converger vers une même intuition : rien n’existe véritablement seul.
Peut-être est-ce cela, finalement, le véritable dépassement de soi. Non pas s’effacer. Non pas renoncer à son identité. Mais élargir progressivement le cercle de ce que nous appelons « moi », jusqu’à y laisser entrer les autres, le vivant, et peut-être même cette mystérieuse harmonie qui traverse l’univers depuis son origine…
Alors le développement personnel cesse d’être un simple projet individuel. Il devient une manière de participer plus consciemment au mouvement de la vie. N’est-ce pas là que commencerait sa plus belle évolution ? Je vous laisse y répondre. N’hésitez pas à partager votre réflexion 😊 !
Article écrit par Guillaume van Meerbeeck
fondateur de 6Dimensions


2 réponses
Quelles remarquables réflexions, cher Guillaume !
Elles m’ont littéralement interpellée.
Et me paraissent justes, équilibrées, pleines de sens, et entrouvent la voie vers l’espace infini de la Vie.
Elles méritent un long temps de méditation complémentaire et un solide cheminement intérieur pour s’ouvrir à une telle harmonisation, sans limite ni frontière.
Avec mes vœux les plus profonds et chaleureux de réussite de ce beau projet et de la destination que tu entrevois… ou qui y conduit presque « naturellement »!
Amicalement, et avec mes lumineuses pensées
Michèle ☀️
En te lisant, Guillaume, une phrase s’est imposée à moi : se développer, ce n’est pas devenir davantage. C’est devenir plus profondément soi, pour pouvoir entrer plus consciemment en relation avec les autres et avec le monde.
Pour moi, le développement personnel est d’abord un mouvement de retour à soi.
Revenir à soi, c’est retrouver cet espace intérieur depuis lequel nous pouvons écouter notre corps, accueillir nos émotions, reconnaître nos besoins, comprendre ce qui nous traverse et discerner ce qui a réellement du sens pour nous.
C’est aussi ce qui nourrit profondément ma manière d’accompagner.
Je crois que nous ne pouvons pas seulement « penser » notre cheminement. Le corps participe pleinement à notre histoire. Le souffle, le ressenti, la parole, le silence et la relation peuvent devenir autant de portes d’entrée vers une même rencontre : la rencontre avec soi.
Mais cette rencontre n’a, à mes yeux, rien d’un chemin solitaire.
Nous nous découvrons aussi à travers les autres, les liens que nous créons, les différences auxquelles nous sommes confrontés, les expériences qui nous traversent.
L’autre peut être un miroir, un révélateur, parfois un enseignant inattendu.
C’est pourquoi je vois le développement personnel comme un mouvement permanent entre le Je et le Nous.
Se connaître davantage permet de trouver sa juste place. Et depuis cette place, de rencontrer l’autre avec plus de présence, d’ouverture et de liberté.
Cette vision est profondément reliée à ma manière de regarder l’être humain et le monde.
Une phrase de Bahá’u’lláh m’accompagne depuis longtemps :
« La terre n’est qu’un seul pays et tous les Hommes en sont les citoyens. »
Elle exprime pour moi quelque chose d’essentiel : l’unité dans la diversité.
Nous pouvons avoir des histoires, des cultures, des sensibilités et des manières d’être profondément différentes, tout en appartenant à une même humanité.
J’aime l’image d’un jardin composé de fleurs différentes. Sa beauté vient précisément de la diversité de ses formes, de ses couleurs et de ses parfums.
Chacun porte quelque chose d’unique. Et notre singularité prend aussi tout son sens lorsqu’elle peut rencontrer celle de l’autre et contribuer à quelque chose de plus vaste que nous-mêmes.
Alors, aujourd’hui, je définirais peut-être ainsi le fait de « se développer » :
Apprendre à devenir pleinement soi tout en développant notre capacité à être en lien.
Avec notre corps.
Avec notre monde intérieur.
Avec les autres.
Avec la nature.
Avec le vivant.
Et, pour ceux qui le ressentent ainsi, avec une dimension plus grande que soi.
À un certain moment du chemin, la question « Qui suis-je ? » s’élargit naturellement :
Quelle présence ai-je envie d’être dans le monde ?
Comment puis-je mettre ce que j’ai compris et traversé au service de la vie et de la relation ?
C’est aussi le sens que je donne à l’accompagnement.
Créer un espace suffisamment respectueux, humain et sécurisant pour que chacun puisse se rencontrer davantage, retrouver ses propres ressources et avancer en étant plus aligné avec ce qui fait sens pour lui.
Peut-être est-ce cela, finalement, Renaître à Soi.
Revenir suffisamment près de soi pour pouvoir ensuite s’ouvrir davantage à la relation, au collectif et au monde.
Deux mouvements d’une même respiration : revenir à soi… et s’ouvrir au monde.