Et si je cherchais le bonheur au mauvais endroit ?
Chaque matin, lorsque je prends le bus express qui m’emmène à Bruxelles, je retrouve presque toujours la même scène, au point qu’elle finit par avoir quelque chose de rituel. Les voyageurs montent un à un, encore enveloppés du silence de l’aube, choisissent une banquette de deux, de préférence vide, et s’y installent avec cette pudeur particulière des transports du matin. Les premiers venus gardent leur îlot pour eux seuls ; les derniers, faute de place, viennent s’asseoir à côté d’un inconnu avec lequel ils partageront bientôt trente minutes de trajet sans probablement échanger un mot.
Sur une quarantaine de passagers, deux peut-être ouvrent un livre. Les autres sortent presque aussitôt leur téléphone.
Alors les visages s’inclinent comme sous l’effet d’une même gravité. Les regards disparaissent derrière la lumière des écrans, les écouteurs isolent encore un peu davantage chacun du monde qui l’entoure, et les pouces commencent leur ballet silencieux : un message, une vidéo, quelques images, une actualité, puis une autre, encore une autre… Le bus se remplit, mais quelque chose ressemble pourtant à une étrange solitude collective. Nous sommes assis à quelques centimètres les uns des autres et, déjà, chacun semble parti très loin.
Moi aussi, bien sûr, je fais souvent partie de ce paysage.
Je consulte mes messages, je réponds à des messages, je pense aux rendez-vous qui m’attendent, aux dossiers qu’il faudra terminer, aux choses auxquelles je ne dois surtout pas oublier de penser. J’ai appris, moi aussi, à remplir les interstices. Quelques minutes d’attente deviennent quelques minutes à rentabiliser, comme si laisser un instant vide constituait désormais une forme de gaspillage.
Mais certains matins, je pose le téléphone sur mes genoux, je redresse la tête, je ferme les yeux quelques instants et je laisse le bruit du moteur, les vibrations de la route et le murmure presque absent du bus reprendre leur place.
Dehors, le paysage défile. Les champs et les maisons disparaissent progressivement au profit des échangeurs, des files de voitures et, immanquablement, de ces satanés travaux sur l’E411 à l’entrée de Bruxelles qui semblent avoir décidé de mettre chaque matin ma patience à l’épreuve. Le bus ralentit, repart, ralentit encore.
Et là, sans que je sache vraiment pourquoi, une chanson me revient.
J’en entends presque le timbre de voix si particulier du chanteur, cette manière un peu éraillée de poser les mots. Mais impossible de remettre un nom dessus. Une seule phrase tourne dans ma tête :
« C’est quand le bonheur ? »
Et soudain, dans ce bus immobilisé entre deux files de voitures, la question me paraît étrangement juste.
C’est quand, le bonheur ?
Après cette journée de travail ? Lorsque j’aurai terminé ce dossier qui me préoccupe ? Quand j’aurai davantage de temps, davantage d’argent, moins de soucis ? Lorsque tel projet aura abouti, lorsque les vacances commenceront, lorsque tout sera enfin un peu plus calme ?
À quel moment déciderai-je que les conditions sont réunies pour m’autoriser à être heureux ?
La question paraît presque incongrue dans un bus, un matin de semaine. Il n’y a rien d’exceptionnel à vivre. Pas de coucher de soleil sur une plage lointaine, pas de grande réussite à célébrer, pas de table dressée pour une fête ou d’anniversaire à l’horizon…
Et pourtant… pourquoi pas ici ?
Pourquoi ai-je parfois l’impression que le bonheur habite toujours ailleurs ? Dans un autre lieu, un autre moment, une version future de ma vie où quelques problèmes supplémentaires auraient enfin été réglés.
Je rouvre les yeux.
Le bus avance de quelques mètres. Les travaux sont toujours là. Bruxelles aussi. Et je me surprends à penser à cette étrange époque dans laquelle je vis. Jamais je n’ai disposé d’autant de moyens pour améliorer mon quotidien, communiquer, voyager, apprendre, me distraire, acheter, choisir. En quelques gestes sur un écran, je peux réserver un séjour à l’autre bout du monde ou commander un objet dont j’ignorais encore l’existence cinq minutes auparavant.
Je ne regrette évidemment pas ces progrès. Beaucoup ont rendu ma vie plus confortable et plus libre. Mais quelque chose me trouble dans la promesse qui les accompagne… Partout, quelque chose semble me murmurer que ma vie pourrait être un peu meilleure si seulement je possédais, changeais ou obtenais encore quelque chose. Une maison plus belle. Une voiture plus récente. Un nouveau voyage. Un corps différent. Un tatouage. Une nouvelle expérience. Une nouvelle version de moi-même…
Même le bonheur semble parfois être devenu un produit. Il s’achète, se réserve, se photographie, puis se partage sous une lumière avantageuse pour montrer que, pendant quelques instants au moins, je l’ai trouvé.
Puis l’image passe. Une autre apparaît. Ce qui me faisait rêver hier devient étonnamment vite ordinaire… Alors un autre désir prend sa place. Et la course reprend.
Je grossi peut-être un peu le trait mais je pense que vous comprenez de quoi je parle. On travaille pour améliorer son existence, puis on consacre une partie de cette existence à entretenir ce qu’on a acquis pour l’améliorer. On gagne du temps grâce à des outils toujours plus performants et on remplit presque aussitôt ce temps libéré de nouvelles tâches… On rêve de ralentir tout en continuant à accélérer.
À ce moment précis, la chanson me revient.
Toujours cette voix. Toujours cette phrase. Et toujours impossible de retrouver le nom du chanteur. Cela commence franchement à m’exaspérer.
« C’est quand le bonheur ? »
Peut-être est-ce justement pour cela que la question m’accroche autant.
J’attends le vendredi pour souffler, les vacances pour ralentir, la fin d’un projet pour retrouver un peu de temps. Il y a toujours un « après », un moment où la vie devrait devenir plus légère.
Toujours ce mot : enfin. Comme si la vraie vie était sur le point de commencer. Et pourtant, lorsque je repense à certains de mes souvenirs les plus heureux, ils ne correspondent pas toujours aux moments les plus spectaculaires.
Il y a bien sûr les voyages, les trucs qui sortent de l’ordinaire. Mais il y a aussi un repas partagé sans occasion particulière, un éclat de rire qui arrive sans prévenir, une promenade au cours de laquelle une lumière entre les arbres me fait soudain ralentir.
Rien d’extraordinaire.
Et pourtant, pendant quelques secondes, quelque chose se produit : rien ne semble manquer.
Je ne cherche pas à être heureux. Je ne pense même pas au bonheur. Je suis simplement là.
Cette idée me dérange presque, parce qu’elle retourne complètement la perspective : et si je passais beaucoup de temps à chercher très loin ce que je rencontre parfois lorsque, précisément, je cesse de chercher ? Au lieu de me demander ce que je pourrais encore faire de plus pour être heureux, peut-être devrais-je aussi me demander ce que je pourrais faire de moins.
Moins courir. Moins remplir. Moins comparer.
Moins laisser chaque instant disponible être immédiatement occupé.
Créer un peu d’espace. Regarder quelqu’un lorsque je lui parle. Ecouter. Marcher sans objectif. Accepter qu’une demi-heure dans un bus puisse être autre chose qu’un intervalle à combler…
Et soudain, sans prévenir, le nom surgit enfin.
Cali.
Mais oui, je l’imagine avec son micro, chantant en sueur pour une dernière reprise, sous les applaudissements et les vivats, dans une salle de concert qui sent à plein nez la transpiration et la chaleur humaine.
C’est quand le bonheur ?
Je souris presque tout seul sur mon siège. Le bus avance à nouveau vers Bruxelles. Les écrans sont toujours allumés autour de moi, les travaux de l’E411 n’ont miraculeusement pas disparu, mon téléphone contient déjà des messages auxquels il faudra répondre, et ma journée m’attend avec ses projets, ses obligations et, heureusement aussi, ses enthousiasmes.
Je n’ai rien résolu. Mais quelque chose s’est déplacé. Car avant de chercher à devenir plus heureux, peut-être faudrait-il déjà que je sache de quoi je parle.
Le bonheur est-il le plaisir ? La joie ? La réussite ? L’amour ? La tranquillité ? Le sentiment que ma vie possède un sens ?
Puis-je être heureux tout en étant triste ? Une existence difficile peut-elle malgré tout être une existence heureuse ? Et pourquoi certains instants minuscules me remplissent-ils davantage que des satisfactions poursuivies pendant des mois ?
Au fond, derrière toutes ces questions, il en reste une.
Une seule.
De quoi est-ce que je parle vraiment lorsque je parle du bonheur ?
Et si 3 grands penseurs du passé revenaient parmi nous ?
Un coup de klaxon tonitruant me tira brusquement de mes réflexions, bientôt suivi de quelques injures que je me garderai bien de reproduire ici. Nous venions tout juste de passer le carrefour Léonard lorsque notre conducteur découvrit qu’un automobiliste avait choisi, avec une audace toute personnelle, d’emprunter la bande réservée aux bus. Au ton employé, il était clair qu’il n’entendait pas lui accorder le bénéfice du doute.
Je rouvris les yeux. Autour de moi, rien n’avait changé. Les voyageurs poursuivaient leur tête-à-tête avec leurs écrans, la circulation avançait péniblement et Bruxelles se rapprochait, avec son cortège habituel de voitures, de feux rouges et de conducteurs impatients.
Mais mon esprit, lui, avait pris une tout autre direction.
Je venais de me demander ce que signifiait réellement être heureux, et cette question, loin de me quitter, m’entraîna dans une sorte de rêve éveillé. Et si, par quelque fantaisie du temps, quelques grandes figures du passé pouvaient soudain revenir parmi nous ? Que penseraient-elles de mon monde, de mes habitudes, de mes désirs et de cette étrange agitation dans laquelle je cherche parfois le bonheur sans jamais vraiment prendre le temps de me demander ce qu’il est ?
Je les imaginai découvrant nos villes, nos téléphones, nos supermarchés et nos existences minutieusement organisées. Certains seraient sans doute émerveillés par nos inventions, d’autres profondément déconcertés. Mais tous, je le sentais, auraient quelque chose à me dire.
Et puisque mon imagination semblait décidée à voyager, je choisis de commencer par un homme dont nous invoquons encore volontiers le nom lorsque nous parlons des plaisirs de la vie : Épicure.
Épicure… voilà un nom qui évoquait surtout pour moi cette image très simple : le philosophe du plaisir, celui qu’on invoque encore aujourd’hui dès qu’il est question de bien manger, de bien boire et de profiter de la vie. Je l’imaginai donc assez naturellement attablé face à moi dans un restaurant gastronomique. Je lui expliquai, avec un sourire, qu’aujourd’hui nous utilisions souvent son nom pour parler de ceux qui aiment les grands crus, les bons repas et les plaisirs de la table. Il me regarda, amusé.
— Guillaume, c’est donc cela que ta génération a retenu de moi ?
La remarque me fit sourire. J’avais justement voulu vérifier si l’Épicure que nous invoquons si volontiers pour parler de bonne chère et de plaisirs était vraiment cet homme livré aux excès. J’avais découvert presque l’inverse : chez lui, le plaisir était surtout une affaire de mesure, de paix et de liberté intérieure.
Chez lui, le plaisir n’a rien en réalité d’une fuite en avant. Il ne s’agit pas de multiplier les festins, les ivresses ou les jouissances, mais plutôt d’apprendre à choisir ses désirs, à éviter ceux qui nous rendent esclaves d’eux-mêmes, à rechercher une forme de paix du corps et de tranquillité de l’esprit. Autrement dit, celui que nous invoquons volontiers pour justifier nos excès était, au fond, bien plus sage que gourmand. Je jetai alors un regard au menu, à la carte des vins, aux desserts.
Épicure n’aurait probablement rien eu contre le fait de se faire plaisir. Mais je l’imaginais déjà relever les yeux vers moi avec ce petit sourire qui disait que la vraie question était ailleurs.
— Tu peux apprécier ce repas, Guillaume. Mais si tu as besoin de toujours davantage pour te sentir satisfait, alors ce n’est plus toi qui possèdes le plaisir. C’est le plaisir qui te possède.
Je souris. Tout Épicure semblait tenir là : profiter, oui, mais sans devenir prisonnier de ses désirs.
Et si être épicurien, au fond, c’était simplement savoir ce qui suffit ?
Mon imagination me conduisit ensuite bien plus loin, à travers les siècles et les continents, jusqu’au XIIIe siècle, quelque part entre le monde persan et l’Anatolie médiévale.
C’est là que je rencontrai Rûmî, poète et mystique soufi du XIIIe siècle. Il a consacré une grande partie de son œuvre à l’amour, à la transformation intérieure et à cette mystérieuse capacité de l’être humain à se relier à plus grand que lui.
Je l’imaginai pourtant beaucoup plus près de chez moi, marchant à mes côtés dans les allées du centre commercial de l’Esplanade, à Louvain-la-Neuve. Autour de nous, les vitrines se succédaient, les sacs s’accumulaient au bout des bras, les téléphones illuminaient les visages et chacun semblait avancer dans sa propre bulle. Je lui montrai nos réseaux sociaux, ces outils capables de nous relier en quelques secondes à des centaines de personnes.
— Regarde, lui dis-je. Je peux être en contact avec des centaines de personnes chaque jour.
Rûmî observa la foule un moment. Puis il se tourna vers moi.
— Et avec combien d’entre elles es-tu vraiment en relation, Guillaume ?
La question était simple. Un peu trop simple, peut-être.
Je lui expliquai que l’on pouvait avoir des centaines de contacts, voyager beaucoup, partager des photos, recevoir des messages, être constamment sollicité… et malgré tout éprouver parfois un étrange sentiment de solitude.
Il n’avait probablement pas besoin de longues explications. Sa poésie, dans laquelle l’amour occupe une place centrale comme voie de transformation spirituelle et de relation au divin, nous invite précisément à regarder au-delà de nos possessions et de notre image sociale. Je l’entendis presque me dire :
— Tu peux être entouré par le monde entier et rester seul. Ce n’est pas le nombre de personnes autour de toi qui compte, Guillaume, mais ce qui circule réellement entre elles et toi.
Je regardai alors différemment tous ces visages qui passaient devant nous. Être entouré ne signifie pas nécessairement se sentir accompagné, pas plus que communiquer sans cesse ne garantit de rencontrer véritablement quelqu’un.
Et si, derrière ma recherche incessante de satisfactions personnelles, se cachait parfois une aspiration plus profonde à aimer et à être aimé ?
Pour ma troisième rencontre, je fis encore défiler quelques siècles et je tombai sur Montaigne. XVIe siècle, Renaissance française, près de Bordeaux : quelques repères suffisent. Je savais surtout de lui qu’il avait passé une grande partie de sa vie à observer les autres en s’observant lui-même, jusqu’à faire de son expérience personnelle la matière de ses Essais.
Je l’imaginai installé face à moi à la terrasse d’un café, un peu à l’écart du bruit, avec ce regard curieux de quelqu’un qui ne cherche pas tant à donner des leçons qu’à comprendre.
Et je ne sais trop pourquoi, je me mis à lui raconter ma semaine. Les rendez-vous, les projets, les choses urgentes, celles qui le deviendraient probablement demain, tout ce que j’avais commencé, tout ce qu’il fallait encore finir.
Il m’écouta patiemment. Puis, lorsque j’eus enfin terminé, il me regarda avec un léger sourire.
— Et aujourd’hui, Guillaume ?
— Aujourd’hui ?
— Oui. Dans tout ce que tu viens de me raconter, j’ai beaucoup entendu parler de demain. Très peu d’aujourd’hui.
Je dus reconnaître qu’il marquait un point.
Car dans le dernier chapitre de ses Essais, consacré à l’expérience, Montaigne écrit :
« Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. »
Je lui aurais certainement demandé comment parvenir à cette présence lorsqu’on a tant de choses en tête. Il aurait peut-être haussé les épaules.
— Peut-être en commençant par être là où tu es. Lorsque tu manges, mange. Lorsque tu marches, marche. Et lorsque tu es dans ton bus…
Je souris.
— … sois dans ton bus ?
— Voilà. Tu vois que tu n’as pas besoin de moi pour tout.
Derrière l’humour de cette scène imaginaire se cache pourtant une question qui me touche profondément. Combien de repas ai-je pris en pensant au travail qui m’attendait ? Combien de promenades ai-je traversées sans regarder véritablement le paysage, absorbé par ce qui viendrait après ?
Montaigne ne m’invite pas à renoncer à mes ambitions. Il me rappelle simplement que la vie que je prépare pour demain ne devrait pas m’empêcher d’habiter celle qui se déroule aujourd’hui.
Et si j’étais parfois si occupé à préparer mon bonheur que j’en oubliais de le vivre ?
Je retrouvai peu à peu le bruit du moteur et les mouvements du bus.
Épicure, Rûmî et Montaigne s’étaient éclipsés.
Trois hommes séparés par les siècles, trois voix radicalement différentes, et pourtant chacun avait déplacé ma question d’un pas.
Épicure m’avait interrogé sur ce qui me suffit.
Rûmî sur ce qui me relie.
Montaigne sur ce que je suis réellement en train de vivre.
Et lorsque je rouvris complètement les yeux, le bus roulait à l’entrée Bruxelles et approchait l’arrêt Delta.
Mais le mot bonheur, lui, ne me semblait déjà plus tout à fait aussi simple.
Le bonheur à l’épreuve de la science
En revenant de mon étrange promenade avec ces grands penseurs du passé, je me suis souvenu à quel point, ces dernières années, ma curiosité m’avait souvent conduit ailleurs. Pas toujours de manière très méthodique. Parfois, tout commence par une vidéo aperçue sur Instagram entre deux publications sans grand intérêt. Une phrase retient mon attention, un mot m’accroche — dopamine, récompense, biais cognitif, plasticité cérébrale — et je me surprends à vouloir comprendre ce qu’il y a derrière.
D’autres fois, c’est un livre trouvé chez mon bouquiniste, avec cette odeur particulière du papier déjà lu et cette impression qu’un ouvrage peut vous tomber entre les mains au bon moment.
Et puis il y a Google, bien sûr. Une question en entraîne une autre. Je commence par chercher quelque chose de très simple, puis j’ouvre un article, puis une étude, puis une autre page encore. Une demi-heure plus tard, je suis parfois bien loin du point de départ.
C’est ainsi que je me suis intéressé, peu à peu, aux mécanismes scientifiques liés au plaisir, à la motivation, à l’attention et au bien-être. Et très vite, une question s’est imposée : qu’est-ce qui se passe réellement en nous lorsque nous recherchons quelque chose qui nous fait du bien ?
Parmi tous les mécanismes que j’ai découverts, celui de la récompense m’a particulièrement fasciné. Lorsque nous anticipons une expérience agréable, notre cerveau mobilise différents circuits qui nous poussent à agir, à apprendre et à rechercher certaines expériences. La dopamine joue un rôle important dans ce processus. Je l’avais moi aussi longtemps associée à une sorte de “molécule du bonheur”. En réalité, les choses sont plus subtiles : elle intervient notamment dans la motivation, l’apprentissage et dans l’anticipation de ce qui pourrait nous procurer une récompense.
Les travaux du neuroscientifique Wolfram Schultz montrent que certains neurones dopaminergiques réagissent à l’écart entre ce que nous attendions et ce que nous recevons effectivement. Lorsqu’une récompense est meilleure ou plus inattendue que prévu, notre cerveau enregistre en quelque sorte que cela mérite peut-être d’être reproduit.
En lisant cela, je suis immédiatement revenu à mon bus. À tous ces visages penchés sur leurs écrans. Et au mien aussi, bien entendu… Que suis-je réellement en train de chercher lorsque je fais défiler mon téléphone, parfois sans même savoir ce que j’espère y trouver ? Un message ? Une vidéo amusante ? Une information intéressante ? Quelques réactions sous une publication ?
Le plus étonnant est peut-être là : je ne sais pas exactement ce qui va apparaître au prochain mouvement du pouce. Et c’est précisément cette part d’incertitude qui rend le geste si facile à répéter. Les concepteurs des plateformes numériques l’ont parfaitement compris. Notifications, mentions « J’aime », vidéos qui s’enchaînent, défilement sans fin : tout réduit au minimum l’effort nécessaire pour accéder à la prochaine stimulation.
Une étude publiée en 2016 dans Psychological Science a notamment montré que des adolescents exposés à des photographies recevant beaucoup de « likes » manifestaient une activité accrue dans plusieurs régions cérébrales liées au traitement des récompenses et aux interactions sociales.
Il ne faudrait pas en conclure que les réseaux sociaux sont “mauvais”, ni qu’un like déclenche mécaniquement une poussée de dopamine. Ce serait beaucoup trop simpliste. Mais cette découverte m’a permis de mieux comprendre quelque chose que j’avais déjà observé en moi-même : je peux être très stimulé sans me sentir profondément satisfait.
Et cette différence est importante. Parce qu’elle dépasse largement les réseaux sociaux.
Je retrouve la même mécanique lorsque j’attends un nouvel achat, une réussite, une promotion, un voyage, ou n’importe quelle chose que j’imagine capable de m’apporter enfin ce qui me manque.
Je me suis alors intéressé à une autre question qui, d’une manière ou d’une autre, finit par concerner tout le monde : l’argent.
Le vieux proverbe affirme qu’il ne fait pas le bonheur. Mais il suffit d’avoir connu des périodes de difficulté financière — ou simplement d’observer ceux qui en connaissent — pour comprendre que son absence peut considérablement compliquer une existence.
La science confirme d’ailleurs qu’il existe bien un lien entre revenu et bien-être. Une étude publiée en 2023 par Daniel Kahneman, Matthew Killingsworth et Barbara Mellers, à partir de données recueillies auprès de personnes actives aux États-Unis, montre que le bien-être émotionnel tend généralement à augmenter avec le revenu, même si cette relation varie selon les individus.
Cela m’a paru finalement assez logique. L’argent peut offrir de la sécurité, du choix, du confort, du temps parfois. Mais il ne suffit manifestement pas à expliquer à lui seul pourquoi certains se disent heureux et d’autres non…
En poursuivant mes lectures, un autre élément revenait sans cesse : les relations humaines. Le World Happiness Report met régulièrement en évidence l’importance du soutien social, aux côtés de la santé, des ressources économiques et de la liberté de faire ses propres choix. Et parmi toutes les données et les indicateurs, une question m’a frappé par sa simplicité : Y a-t-il quelqu’un sur qui vous pourriez compter si vous rencontriez une difficulté ?
J’ai trouvé cette question presque plus éloquente que bien des statistiques. Je peux avoir des centaines de contacts dans mon téléphone, des milliers de personnes à portée de message, et pourtant me sentir seul face à ce qui compte vraiment. À l’inverse, parfois, quelques liens profonds suffisent à créer ce sentiment d’appartenance qu’aucune accumulation ne remplace. À titre personnel, et avec toute la sincérité que cette réflexion m’impose, je sais combien la présence de mes parents compte dans mon propre équilibre. Je ne crois pas que je serais tout à fait le même, ni aussi heureux, si je n’avais pas encore cette chance de les sentir derrière mon épaule, comme une présence familière, discrète, mais profondément rassurante.
Enfin, mes recherches m’ont aidé à mieux comprendre une dernière distinction. La science sépare souvent les émotions que nous ressentons au quotidien de l’évaluation plus globale que nous portons sur notre vie. Et cela change beaucoup de choses : Je peux vivre une journée difficile sans être malheureux. Je peux ressentir de la tristesse, de la fatigue, de l’inquiétude, tout en considérant que ma vie possède du sens, de la valeur, des liens, une direction.
Je ne sais pas pour vous, mais pour moi, cette idée m’a paru libératrice. Être heureux ne signifie peut-être pas se sentir bien tout le temps… Et c’est peut-être là l’un des pièges de notre époque : confondre parfois le bonheur avec une succession ininterrompue de sensations agréables.
Au fil de mes lectures, de mes recherches, de mes vidéos trouvées presque par hasard et de mes détours de curiosité, je n’ai évidemment trouvé aucune formule magique. Mais au moins, j’ai commencé à distinguer un peu mieux certaines choses :
Ce qui me stimule n’est pas toujours ce qui me nourrit.
Ce qui attire mon attention n’est pas forcément ce qui mérite mon temps.
Ce qui me procure un plaisir rapide ne construit pas nécessairement une vie heureuse.
Et au fond, une question demeure : Est-ce que je cherche vraiment le bonheur… ou est-ce que je poursuis parfois simplement tout ce qui me promet de l’être ?
Et si le bonheur demandait moins ?
Quelques jours plus tard, je retrouvai mon bus, presque la même place, presque les mêmes visages, les mêmes corps légèrement penchés vers leurs écrans. Dehors, la route défilait ; dedans, les pouces poursuivaient leur mouvement régulier, absorbés par ce flux sans fin d’images, de messages et de nouvelles sollicitations. En me remémorant ce que j’avais découvert sur les mécanismes de récompense, je ne regardais pourtant plus tout à fait la scène de la même manière.
Je n’y voyais plus seulement des voyageurs occupés à passer le temps. J’y reconnaissais aussi quelque chose de moi-même, et peut-être de mon époque : cette tendance à attendre la prochaine stimulation, la prochaine satisfaction, le prochain événement susceptible de produire cette petite secousse agréable qui donne, pendant un instant, l’impression que quelque chose vient de se passer.
Je connais bien cette sensation. Une réussite qui procure, pendant quelques jours peut-être, ce sentiment délicieux d’avoir franchi une étape. Puis, doucement, l’extraordinaire devient ordinaire. Ce qui me faisait rêver entre dans le décor. Et bientôt une nouvelle envie apparaît…
Cette question du « toujours plus » m’accompagne depuis longtemps, et je me souviens très bien de ma rencontre avec un petit livre de Pierre Rabhi. J’étais chez un libraire lorsque son titre m’a arrêté : Vers la sobriété heureuse. Il y avait dans ces trois mots quelque chose qui m’attirait immédiatement. Deux termes que notre époque associe rarement : la sobriété, qui semble presque annoncer une privation, et le bonheur, que l’on imagine volontiers du côté de l’abondance.
Je connaissais déjà Pierre Rabhi. J’aimais notamment la manière dont il racontait et transmettait la légende du colibri, ce petit oiseau qui, face à l’incendie de la forêt, transporte quelques gouttes d’eau dans son bec et répond à ceux qui se moquent de lui : il fait simplement sa part. J’ai acheté le livre de poche. Et derrière ce titre qui m’avait attiré presque instinctivement, j’ai retrouvé une question qui me travaillait déjà : à force de vouloir toujours améliorer les conditions de ma vie, est-ce que je risque parfois d’oublier de vivre ?
Rabhi interroge cette mécanique étrange d’une société qui me pousse à produire davantage pour consommer davantage, à gagner du temps pour aussitôt le remplir, à multiplier les moyens d’être heureux sans jamais vraiment me demander combien de ces moyens me sont réellement nécessaires.
La question m’est restée. Et si je n’avais pas toujours besoin d’ajouter ? Et si je pouvais parfois enlever ? Un peu moins de bruit. Un peu moins de sollicitations. Un peu moins de comparaison. Un peu moins de cette impression qu’il faudrait constamment conquérir quelque chose de nouveau pour avancer. Faire moins ne signifie pas nécessairement vivre moins. Je commence même à penser que ce pourrait parfois être exactement l’inverse.
Un autre livre m’est arrivé d’une manière très différente. Je me trouvais chez mes parents. Ma mère lisait Le Pouvoir du moment présent d’Eckhart Tolle et avait laissé le livre dans le salon. Je me souviens que sa couverture avait attiré mon regard. Je l’ai pris, simplement pour le feuilleter. Quelques pages d’abord. Puis quelques autres. Et finalement je suis resté assis un bon moment dans le salon de mes parents à lire ce livre qui, quelques minutes plus tôt, ne m’appartenait même pas. Je m’en suis procuré un exemplaire peu après.
Avec le recul, je comprends pourquoi ce texte est devenu pour tant de lecteurs une référence. Tolle y développe une idée en apparence très simple : je passe une partie étonnante de mon existence à considérer l’instant présent comme un passage vers quelque chose d’autre.
Je travaille pour arriver au week-end. Je traverse une période chargée en attendant les vacances. Je termine une tâche en pensant déjà à la suivante. Et parfois, je me surprends à vivre comme si le moment qui compte vraiment devait toujours arriver un peu plus tard.
Cette réflexion me ramène inévitablement à Montaigne : « Quand je danse, je danse ; quand je dors, je dors. » Dans mon bus, je souris presque à cette phrase.
Quand je suis dans le bus… est-ce que je suis seulement dans le bus ? Ou suis-je déjà au rendez-vous de neuf heures, dans les mails auxquels je dois répondre, dans la réunion de l’après-midi ou dans ce que je ferai en rentrant le soir ? Bien sûr, vivre dans le présent ne signifie pas renoncer à préparer demain. J’aime construire, imaginer, organiser, entreprendre. Je ne voudrais certainement pas cesser de le faire. Mais si chaque instant n’a de valeur que parce qu’il me permet d’atteindre le suivant, une question finit forcément par se poser : quand est-ce que je vis vraiment ?
Le troisième livre est arrivé jusqu’à moi sous la forme d’un cadeau. Pour mes quarante-cinq ans, mon ami Gauthier — qui se reconnaîtra — m’a offert Le Sens du bonheur de Krishnamurti. Je profite de ces lignes pour le remercier, parce que ce petit livre est un véritable bijou d’intelligence. Krishnamurti y développe une image qui m’est restée en tête : celle de la vie comme un fleuve.
Le fleuve avance, change, contourne les obstacles, poursuit sa route. Et moi, à l’inverse, j’ai souvent envie de bâtir de petites mares tranquilles à l’écart du courant. J’aimerais que certaines choses demeurent telles qu’elles sont : une relation, une situation confortable, une période heureuse, une certitude, parfois même une certaine image de moi-même.
Mais la vie se prête assez mal à cet exercice. Les corps changent. Les relations évoluent. Les enfants grandissent. Les projets prennent des directions inattendues. Ce que je croyais acquis se transforme parfois sans me demander mon avis. Et une partie de ma souffrance ne vient peut-être pas seulement de ces changements eux-mêmes, mais de mon désir que ce qui m’est précieux demeure exactement comme je l’avais imaginé.
Cette pensée n’invite pas à devenir indifférent. Au contraire. Savoir qu’un moment ne durera pas peut me donner une raison supplémentaire de l’habiter pleinement.
Aimer sans croire que je possède. Apprécier sans exiger que cela dure toujours. Construire sans oublier que tout reste vivant, donc mouvant.
Je relève les yeux.
Le bus poursuit exactement la même route que quelques jours auparavant. Les embouteillages sont toujours là, mon travail m’attend, mon téléphone contient déjà plusieurs messages auxquels je devrai répondre.
Rien, extérieurement, n’a changé. Mais ces trois livres, arrivés dans ma vie semblent soudain se parler.
Rabhi me demande ce que je pourrais enlever.
Tolle me demande où je suis réellement.
Krishnamurti me rappelle que rien ne demeure immobile.
Trois questions différentes, mais qui finissent par ouvrir le même espace. Je tourne la tête vers la fenêtre. Pour une fois, je ne cherche rien.
Je regarde simplement.
Il ne se passe presque rien.
Et, pendant quelques secondes, cela me suffit.
Et si le bonheur ne se trouvait pas seulement en moi ?
À force de parler de présence, de désir, de silence intérieur et de rapport à ce que je possède déjà, une autre question finit pourtant par s’imposer : si je parviens à ralentir, à mieux choisir ce que je désire, à être davantage présent à ce que je vis… est-ce suffisant ?
Je ne le crois pas.
Lorsque je repense aux moments qui ont réellement compté dans ma vie, je m’aperçois qu’ils sont rarement totalement solitaires. Il y a presque toujours un visage, une présence, une rencontre, parfois simplement le sentiment de participer à quelque chose qui me dépasse.
J’ai l’impression que je pourrais passer ma vie à me comprendre, à analyser mes besoins, à apaiser mes blessures, à chercher mon équilibre intérieur… et finir malgré tout par tourner en rond autour de moi-même.
Rûmî me revient alors à l’esprit.
Dans ma rencontre imaginaire avec lui, il m’avait ramené à une chose très simple : l’amour me décentre. Aimer quelqu’un, prendre soin de son épouse, de ses enfants, écouter véritablement un ami, accompagner une personne qui traverse une épreuve… dans ces moments-là, je cesse souvent de me demander si je suis heureux.
Et, paradoxalement, n’est-ce parfois pas là que quelque chose ressemblant au bonheur apparaît ? Au lieu de me demander sans cesse : « Qu’est-ce qui pourrait me rendre heureux ? », ne puis-je pas aussi me demander : « À qui, ou à quoi, ai-je envie de donner quelque chose de moi ? »
C’est en suivant cette piste que je suis tombé sur Viktor Frankl. Je dois être honnête : avant d’écrire cet article, je ne le connaissais pas. Ma réflexion m’a conduit vers ses travaux — merci Google — et j’ai découvert un psychiatre autrichien dont la pensée repose en grande partie sur la question du sens.
Frankl défend notamment l’idée que l’être humain ne trouve pas forcément l’accomplissement en poursuivant directement son bonheur. Celui-ci peut apparaître comme la conséquence d’une vie orientée vers une œuvre, une personne aimée, une responsabilité ou quelque chose qui dépasse son intérêt immédiat.
Cette idée m’a beaucoup parlé. Non pas parce qu’elle glorifierait le sacrifice. Je ne crois pas qu’il faille s’oublier en permanence au profit des autres, ni considérer toute souffrance comme noble. Certaines relations épuisent, certains engagements détruisent, certains sacrifices nous éloignent profondément de nous-mêmes.
Mais l’excès inverse existe aussi. Une existence entièrement centrée sur ma propre satisfaction pourrait finir par devenir étonnamment étroite.
Peut-être que le bonheur commence aussi lorsque je cesse de me penser comme un être isolé, enfermé dans le seul périmètre de mes besoins, de mes projets et de mes préoccupations. Lorsque je retrouve une forme de lien avec ce qui m’entoure, avec les autres bien sûr, mais aussi avec quelque chose de plus vaste que moi.
Le vivant, par exemple. La terre, les saisons, les arbres, le rythme d’un paysage, cette sensation presque physique de respirer autrement lorsque je marche quelques minutes dans un bois ou que je prends simplement le temps de regarder un ciel changer.
Dans ces moments-là, rien n’a été gagné, rien n’a été produit, aucune performance n’a été accomplie. Et pourtant, il peut apparaître une forme de justesse, difficile à définir, comme si quelque chose en moi retrouvait momentanément sa place dans un ensemble plus vaste.
Ce chemin-là, beaucoup de penseurs spirituels, de naturalistes ou de philosophes l’ont exploré à leur manière. Pierre Rabhi, que j’ai déjà évoqué à propos de la Sobriété heureuse, en faisait partie. Chez lui, la relation à la terre et au vivant n’est pas un simple décor agréable autour de l’existence ; elle participe d’une manière de remettre l’être humain à sa juste place, non pas au-dessus du monde, mais à l’intérieur de celui-ci.
Et c’est précisément ce qui m’intéresse ici. Parce que cette sensation d’être relié à plus grand que soi me ramène naturellement à ce que nous essayons de construire avec 6Dimensions. Depuis le départ, ce projet repose justement sur cette intuition : l’être humain ne peut pas être réduit à une seule dimension.
Mon corps compte. Mes émotions comptent. Mon mental compte. Mon cœur compte. Mes relations comptent. Et il existe peut-être aussi en moi une dimension plus difficile à définir, qui cherche du sens, de la profondeur, une relation à quelque chose de plus vaste que moi.
C’est précisément ce qui m’intéresse dans cette réflexion sur le bonheur : elle traverse plusieurs dimensions de l’être à la fois. Elle touche au corps et à ses plaisirs. À l’intellect et à la manière dont j’interprète le monde. Au cœur et à ses liens. À la volonté d’agir, de construire, de transmettre. Et peut-être aussi à cette part plus intérieure, plus verticale, que chacun nommera selon sa sensibilité.
Les traditions spirituelles parlent depuis longtemps de cette expérience de dépassement de soi. Elles emploient des mots différents : Dieu, l’Être, l’unité, la compassion, le sacré…
Ces termes ne disent pas la même chose, et je ne veux pas les mélanger artificiellement. Mais ils semblent parfois pointer vers une intuition commune : je peux trouver une forme de paix lorsque je cesse de me vivre comme un monde fermé sur lui-même.
Peut-être faut-il alors distinguer plusieurs choses que je confonds facilement : le plaisir, qui me procure une sensation agréable. La joie, qui peut surgir sans que je l’aie cherchée. Et cette forme plus profonde d’accomplissement qui apparaît lorsque j’ai le sentiment que ma vie possède une direction, des liens, une cohérence.
Une vie heureuse ne serait donc pas nécessairement une vie dans laquelle tout va bien. Elle peut contenir de la fatigue, des doutes, des deuils, des échecs. Mais elle peut malgré tout conserver quelque chose qui tient : des personnes que j’aime, une activité qui m’anime, une cause qui mérite mon énergie, une relation au vivant, un projet, une dimension spirituelle.
Je comprends alors un peu mieux pourquoi la question du bonheur résiste si bien à toutes les recettes. Parce qu’elle touche plusieurs dimensions de mon être en même temps. Et peut-être que le bonheur ne se trouve finalement ni uniquement à l’extérieur, ni entièrement à l’intérieur.
Il apparaît peut-être dans la qualité de la relation entre les deux. Entre ce que je reçois et ce que je donne. Entre ce que je désire et ce dont j’ai réellement besoin. Entre la personne que je suis et le monde auquel je participe.
Alors la question se transforme. Peut-être que le bonheur n’est pas seulement :
« Comment puis-je aller mieux ? » Mais aussi : « Comment puis-je contribuer à ce que la vie, autour de moi, aille un peu mieux ? »
Semer le bonheur
Au terme de ce voyage, je reviens une dernière fois à cette image du bus, comme on revient à un lieu familier après avoir beaucoup marché intérieurement. Le décor, lui, n’a pas changé. Bruxelles approche toujours derrière les vitres, les voitures avancent par à-coups, les feux ralentissent la circulation, quelques voyageurs ont déjà replongé dans la lumière bleutée de leur téléphone tandis que d’autres regardent distraitement le paysage, sans vraiment le voir. Tout est presque exactement comme au début.
Et pourtant, quelque chose s’est déplacé. Au commencement de cette réflexion, je me demandais simplement si j’étais heureux, là, maintenant, dans ce bus, au milieu d’une journée ordinaire qui commençait. Aujourd’hui, la question me semble plus large, presque plus exigeante : qu’est-ce que je fais de ce moment, de cette journée, de cette vie qui m’est donnée, avec tout ce qu’elle contient de léger, de fragile, d’imprévisible et parfois aussi de difficile ?
Peut-être est-ce cela, au fond, que ce cheminement a changé en moi. J’avais commencé par regarder le bonheur comme quelque chose qu’il faudrait atteindre, presque comme une destination cachée derrière la réussite, l’argent, les relations, la reconnaissance, la paix intérieure ou la promesse d’un avenir enfin débarrassé de ce qui m’encombre. Et puis, au fil de mes lectures, de mes détours, de mes questions et de mes propres contradictions, une autre image s’est imposée.
Celle d’une semence.
Cette image, je la dois à un livre qui a croisé ma route il y a déjà quelques années : Les Semences du bonheur d’Omraam Mikhaël Aïvanhov. Je me souviens l’avoir lu avec cette sensation rare de savourer les pages une à une, non parce que j’y trouvais des réponses toutes faites, mais parce que certaines idées donnaient envie de s’arrêter, de relire, de laisser résonner. J’aimais précisément qu’il ne s’agisse pas d’une recette, mais d’une manière de déplacer le regard, et cette idée de « semence » m’avait frappé par sa simplicité autant que par sa profondeur.
Une semence ne devient pas un arbre parce que je l’exige. Je ne peux pas tirer sur sa tige pour la faire pousser plus vite. Je peux seulement préparer la terre, arroser, protéger, exposer à la lumière, patienter. Je peux favoriser certaines conditions. Mais je ne maîtrise jamais entièrement ce qui adviendra.
Et peut-être en va-t-il ainsi du bonheur. Aïvanhov ne le présente pas comme une récompense extérieure, ni comme un état définitif dans lequel je pourrais enfin m’installer à l’abri de tout changement, mais comme quelque chose qui se cultive dans la manière d’aimer, de comprendre, de travailler, de créer, de se relier aux autres et, plus largement, de se tenir au monde.
Cette idée me touche d’autant plus qu’elle échappe à une autre simplification qui m’a toujours gêné : celle qui voudrait faire croire que chacun serait entièrement responsable de son bonheur ou de son malheur.
Je ne choisis pas tout. Je ne maîtrise ni les pertes, ni certaines rencontres, ni les accidents de la vie, ni les transformations du corps, ni les événements qui viennent parfois bouleverser brutalement ce que je pensais solide. Ce serait profondément injuste de prétendre que tout dépend simplement d’une bonne volonté, d’un état d’esprit ou d’une manière positive de regarder les choses.
Mais entre ce qui m’arrive et ce que j’en fais, il demeure parfois un espace. Un espace discret, mais réel, dans lequel je peux apprendre à mieux connaître mes désirs, à choisir ce à quoi j’accorde mon temps, à prendre soin de certaines relations, à ralentir lorsque tout m’invite à accélérer, à créer, à transmettre, à aider, à aimer, mais aussi à ne pas nourrir systématiquement tout ce qui réclame mon attention.
C’est peut-être là que toutes les lectures qui ont accompagné cette réflexion commencent à se rejoindre et à dessiner une même intuition : le bonheur ne se possède pas.
Il se cultive, parfois. Il se prépare. Il se reconnaît souvent après coup. Et il surgit peut-être plus facilement lorsque je cesse de vouloir le saisir de force.
C’est probablement pour cela que l’image de la semence me plaît autant. Elle ne promet rien, elle n’impose aucun calendrier, elle ne garantit aucun résultat ; elle m’invite simplement à regarder ce que je choisis de nourrir, ce que je laisse grandir, ce que je protège et, tout aussi important, ce que je décide parfois de ne plus alimenter.
Cela vaut pour mes pensées, pour mes relations, pour mes projets, pour mon rapport au temps, pour ce que je consomme, pour ce que je transmets, mais aussi pour la place que je laisse au silence, à la nature, à l’amitié, à l’amour, à la création, à toutes ces choses qui ne se mesurent pas toujours mais qui donnent pourtant une texture différente à une existence.
Et peut-être faut-il aussi apprendre à ne plus arroser certaines mauvaises herbes : la comparaison permanente. Le bruit. La dispersion. Cette impression que je devrais sans cesse devenir autre chose pour avoir enfin le droit de me sentir vivant.
Et je crois que c’est précisément là que cette réflexion rejoint très naturellement ce que j’essaie de construire avec 6Dimensions. Non pas une promesse de bonheur, encore moins une méthode destinée à produire mécaniquement du bien-être, mais un espace où plusieurs dimensions de l’être peuvent retrouver un peu de cohérence. Peut-être est-ce aussi cela qui me fascine dans cette question du bonheur : elle oblige à regarder l’être humain dans son ensemble.
Il me semble finalement que le bonheur n’est peut-être ni une destination, ni même un état permanent auquel il faudrait parvenir une fois pour toutes. Il ressemble davantage à une orientation, à une manière d’avancer dans l’existence, parfois avec légèreté, parfois à contre-courant, mais en essayant de réduire peu à peu l’écart entre ce que je fais, ce que j’aime, ce que je pense et ce que je considère comme important.
Il peut apparaître lorsque mes plaisirs ne deviennent pas des fuites, lorsque mes efforts possèdent du sens, lorsque je peux préparer demain sans sacrifier systématiquement aujourd’hui, lorsque je reçois de la vie sans oublier que je peux aussi lui rendre quelque chose.
Et peut-être est-ce précisément pour cette raison que le bonheur m’échappe lorsque je le poursuis trop directement.
Lorsque j’aime, lorsque je crée, lorsque je partage, lorsque je me sens utile, lorsque je suis simplement pleinement présent à ce que je vis, il arrive qu’il apparaisse presque sans avoir été invité, comme une lumière qui se pose un instant sur quelque chose que je n’étais pas en train de regarder.
Comme une conséquence plutôt qu’un objectif.
Le bus ralentit.
Nous approchons de mon arrêt.
Autour de moi, les voyageurs commencent à se lever, à remettre leur manteau, à ranger leurs écouteurs et à glisser leur téléphone dans leur poche. Dans quelques instants, chacun repartira vers sa journée, ses responsabilités, ses préoccupations, ses joies aussi.
Moi aussi.
Je ne descendrai pas de ce bus avec une définition définitive du bonheur, et c’est peut-être très bien ainsi. Les définitions trop parfaites enferment parfois ce qu’elles prétendent éclairer.
Mais je descendrai avec l’impression que la question s’est déplacée.
Au début du trajet, je me demandais : Quand est-ce que le bonheur arrivera ? Puis : Suis-je heureux, là, maintenant ? À présent, une autre question me semble presque plus importante, parce qu’elle ne me place plus seulement dans l’attente de ce que la vie pourrait encore me donner.
Qu’est-ce que je peux, moi, apporter à la vie ?
Et peut-être qu’alors, sans même chercher à le saisir, je commencerai déjà à semer un peu de ce bonheur que je cherchais si loin.
Article écrit par Guillaume van Meerbeeck
fondateur de 6Dimensions


